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Comment devenir magique 1


Dessin de Cyrielle Cohen

Je me souviendrai toujours de la première fois où je l'ai rencontré. Il pleuvait doucement, dehors et dans mon cœur. « Gout, gout », faisaient les gouttes d'eau sur le préau. Mais je n'écoutais pas les gouttes d'eau. Elles n'avaient rien d'intéressant à dire. Je ne voulais pas être amie avec des gouttes d'eau, je voulais être amie avec de vrais enfants. Et, dans la cour de récréation, tout le monde avait un ami. Sauf moi. Qui c'est moi ? Sarah, une petite fille parmi d'autres qui se sent seule. Car même si ne voyais que ceux qui s'amusaient, il y avait aussi d'autres enfants qui ressentaient exactement la même chose que moi. Mais je ne les voyais pas. Quand on se sent seul, on ne voit que ceux qui ne sont pas seuls. C'est comme ça.

« Gout, gout. »

-Ah, il n'y a donc que les gouttes d'eau qui ont envie de me parler ?

Penser à voix haute sans s'en rendre compte, c'était du Sarah Eteoli tout craché.

-Non, il y a moi aussi.

J’écarquillai les yeux. D'habitude, une voix appartient à quelqu'un, elle ne surgit pas d'un coup dans les airs !

-Qui... qui a parlé ?

En plissant les yeux, je pus apercevoir une silhouette transparente qui se dessinait avec l'eau de pluie. Je me levai. Le personnage transparent faisait ma taille, et j'arrivais à peine à distinguer son visage.

-Seuls ceux qui croient en moi peuvent me voir, dit-il.

-Et qui croit en toi ?

-Personne, répondit-il doucement.

Personne ? Je n'avais jamais entendu quelque chose d'aussi triste. Moi, au moins, on pouvait me voir, j'existais pour les autres...

-Je suis d'accord pour croire en toi, dis-je. Mais je ne sais pas ce que je dois faire.

-Hum... tu pourrais par exemple te lever et aller parler à ces deux petites filles que tu ne connais pas.

-D'accord. Qu'est-ce que tu veux que je leur dise ?

-Peu importe. La première chose qui surgit dans ton cerveau.

J'étais allé voir les petites filles et leur avais juste dit « Salut ! ». Ensuite, l'une d'elles m'avait expliqué leur jeu et je m'étais amusée avec elles durant toute la récréation. J'en avais oublié mon ami en gouttes d'eau.

Trois jours après, en classe, tandis que je scrutais le ciel à la recherche d'un super-héros mystérieux qui me sauverait des mathématiques, il réapparut. Cette fois, je pus le voir plus distinctement : c'était un petit garçon en nuage. On aurait dit un ange avec son corps tout blanc. Il s'approcha de la fenêtre.

-Est-ce que... c'est toi ? lui demandai-je à voix basse en ignorant le regard surpris de mon voisin.

-Est-ce que tu as d'autres amis invisibles ?

Ah, ah. Très drôle.

Je lançai un regard furtif autour de moi. Aucun autre élève ne semblait voir le garçon de nuage. Ou alors, peut-être qu'ils le voyaient très bien : ce n'était qu'un nuage après tout, avec une forme humaine. Mais ne dit-on pas qu'on voit tous des tas de choses différentes dans les nuages ?

-Et si tu me disais ton prénom ? Moi, c'est Sarah.

-Personne n'a jamais assez cru en moi pour me donner un prénom.

-Oh ! Alors je vais y remédier. Je vais t'appeler... Mystère. Parce que tu es un mystère, et aussi parce que j'adore ce mot, je ne sais pas pourquoi.

-Alors j'adore aussi ! dit Mystère qui avait pour la première fois un ton enthousiaste.

Je pouvais sentir la joie de Mystère alors même qu'il ne parlait pas. Je ne connaissais pas Mystère depuis longtemps, je ne savais même pas à quoi il ressemblait, et pourtant j'avais l'impression de le connaître depuis toujours.

-Qu'est-ce que je dois faire d'autre pour croire en toi ?

-Eh bien... tu vas trouver ça bête, mais quand je vois tous ces symboles étranges sur ton cahier, et quand j'entends les formules magiques que ton maître prononce... je rêve d'apprendre ce jeu fantastique. Tu as tellement de chance...

J'en avais le souffle coupé. Tellement de chance ? De faire des maths ?

-Peux-tu m'expliquer ? reprit Mystère.

Bon... il ignorait sûrement qu'il s'adressait à Sarah Eteoli, Sa Majesté la reine des nullités en maths. Néanmoins, je réalisais quelque chose de curieux : un jour, j'avais décidé de détester les mathématiques, je ne me rappelais plus pourquoi. Et depuis, il ne m'était jamais venu à l'idée de changer d'avis. Et si j'étais à la place de Mystère, que je ne connaissais rien à tous ces chiffres et que j'observais un cahier de maths sans aucun à priori... ? En bref : si je n'étais pas Sarah, ni une petite fille, mais juste un mystère, est-ce je verrais les maths de la même manière ?

Ce jour-là, j'avais essayé de comprendre les maths et d'expliquer ce que j'avais compris à Mystère. J'ignorais si ce que je lui ai dit était juste ou faux, mais aucune importance : il avait des étoiles plein les yeux.

J'avais compris que la seule chose que voulait Mystère, c'était vivre. Et pour ça, je devais absolument croire en lui. C'était peut-être la mission la plus importante de ma vie : rendre vivant un petit garçon qui n'existait pas encore tout à fait.

 

C'était un dimanche. J'aimais le dimanche, parce que c'était une journée de liberté, où tout était possible. Mais aujourd'hui, je pleurais sur mon lit. Je m'étais disputée avec mes parents parce qu'ils refusaient de m'offrir un animal de compagnie. Moi qui était fille unique, voulaient-ils me faire mourir d'ennui ?

« Grat, Grat. » Je levai le tête et n'en crut pas mes yeux. Un chat blanc grattait aux carreaux. J'ouvris la fenêtre et il sauta gracieusement sur mon lit. Comme il était beau ! Je le pris contre moi pour lui caresser la tête. Il se laissait faire comme une poupée.

-Tu vois, grâce à toi, dit le chat, on peut me voir maintenant.

Je sursautai et éloignai le chat.

-Tu... tu... tu parles ? bégayai-je.

Le chat agita ses pattes devant sa tête :

-N'aie pas peur, Sarah ! Ce n'est que moi, Mystère.

J'ouvris des yeux ronds comme des soucoupes :

-Tu es devenu un chat ?

-Oui. C'est déjà mieux qu'un nuage, tu ne trouves pas ?

Je ris.

-C'est même mieux qu'être un humain ! Si je pouvais échanger avec toi et devenir un chat, je serais partante.

Mais le chat blanc secoua la tête. Ses yeux bleus semblaient un peu triste.

-Ce n'est pas aussi génial que tu l'imagines, dit-il. Oui, c'est bien d'être libre. Mais je m'ennuie terriblement... Je n'ai rien à faire. Et surtout pas de maths.

L'ennui... Je connaissais ça.

-Bon... j'ai compris. Dis-moi ce que je dois faire pour que tu deviennes enfin un humain.

-Peut-être que tu pourrais m'apprendre à vaincre l'ennui et la solitude. A ne plus plus jamais me sentir seul quand je suis seul.

Ce n'était pas une tâche facile, mais il fallait que j'y arrive. Pour mon ami.

-Mais tu n'es jamais seul, Mystère. C'est impossible ! Tout ce qu'il y a autour de toi a envie de jouer avec toi. Il y a de multiples amis partout. Et alors, s'ils ne bougent pas ?

Je pris mes chaussettes, j'en glissai une sur chaque main, et je les fis parler en remuant mes doigts comme si c'était un bec :

-C'est pas ma faute si je suis une chaussette, dit chaussette gauche.

-Moi, j'aurais préféré être une écharpe pour te faire tout le temps des câlins, dit Chaussette droite en donnant des coups de becs affectueux au chat.

Mystère frotta sa tête contre la chaussette en ronronnant.

-J'ai hâte d'être un enfant comme toi pour être magique, dit-il.

C'était drôle ce que disait Mystère. Je ne me trouvais pas magique, mais à travers ses yeux, si, je l'étais. Il était possible que je sois magique et que je ne le sache pas.

-C'est étrange, Mystère, mais à chaque fois que je suis avec toi, je deviens magique. C'est grâce à toi.

Le chat fronça des sourcils invisibles :

-La magie est déjà en toi, je ne fais que te forcer à t'en servir. On ne peut pas être magique un jour et pas magique le lendemain.

Je regardais le chat d'un air dubitatif.

-Tant que tu ne croiras pas en toi, je ne vois pas comment tu pourrais croire en moi, dit-il alors.

Et il sauta par la fenêtre. Et disparut. Me laissant seule... avec chaussette gauche et chaussette droite.

Je n'ai plus revu Mystère. Il me manquait, parce qu'il était mon ami, et aussi parce qu'il voyait la magie en moi. Les rôles semblaient s'inverser : comme si c'était moi, maintenant, qui avait besoin qu'on croie en moi.

Je guettais tous les chats blancs que je voyais, à la recherche de celui qui parlerait. Mais je ne croisais que des chats ordinaires.

Ce jour-là, la neige étendait sa superbe et soyeuse robe blanche sur la cour de récré. J'aimais voir toute cette neige. Ça me donnait l'impression que le monde devenait un immense gâteau au chocolat blanc. Hum... un monde en chocolat blanc, ne serait-ce pas le paradis ?

« Ce serait le paradis si Mystère était un petit garçon. »

Je tournais autour d'un arbre avec cette pensée qui tournait dans ma tête... J'adorais tourner, ça me donnait le tournis, et le tournis, ça me faisait rire... Lorsque je m'interrompis net. Un renard polaire se tenait à mes pieds et me considérait sagement de ses grands yeux bleus. Ce qui me frappa, en plus du fait qu'on ne trouvait pas de renard polaire en France, c'était qu'il portait un collier. Un médaillon qui vibrait de mille couleurs !

-Je suis désolé de t'avoir laissée aussi longtemps, dit le renard. Mais je devais absolument trouver comment faire pour que tu sois tout le temps magique.

-Oh, Mystère, c'est toi !

Je me penchai et pris le renard dans mes bras. Sa fourrure abondante était toute douce.

-Promets-moi que tu ne me quitteras plus jamais !

-Même si je te quitte, Sarah, ce collier, lui, ne te quittera jamais, et il est un peu de moi parce que je l'ai fabriqué. Prends-le.

Je détachai le collier du cou de l'animal, ébahie. Je n'avais jamais vu un bijou aussi beau.

-Aucun humain ne m'a encore parlé à part toi, mais figure-toi que j'ai croisé une fée. Il y en a partout dans les forêts. Les fées, c'est comme moi ; si on n'y croit pas, on ne peut pas les voir. La fée m'a expliqué comment fabriquer un bijou magique. Je l'ai conçu avec son aide.

J'attachai la chaînette et le pendentif retomba lourdement sur ma poitrine. Je ressentis immédiatement quelque chose de particulier, sans savoir quoi.

-Avec ça, ajouta le renard, tu pourras devenir celle que tu as toujours rêvé d'être, Sarah.

Je ne demandais qu'à y croire. Il ne restait plus qu'à vérifier...

 
 



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